Dehors, il pleut. Les nuages relâchent finalement leurs larmes de vie sur les côteaux montagneux de la région. La journée est finie et nous, on est rentrés à la maison. Le feu réchauffe le foyer, peut être un peu trop parfois, mais cela ne fait rien, on se sent bien dans ce cocon. Avant même qu’on est pris le temps d’y penser, Tania a rempli la table pour que chacun y trouve son compte. Elle est déjà partie faire du pop-corn et faire chauffer l’eau pour la douche. Elle est comme ça Tania, comme une vague de douce chaleur qui vous réconforte quand elle vous traverse. Comme un élan projeté vers les autres, un don inconscient de tout ce qu’elle a à offrir sans arrière-pensées tournées vers ce que ça lui rapportera. Et ça fait du bien, ça fait du chaud dedans au milieu de ce monde tourné uniquement vers son égo, vers son profit.

Elle est aussi à l’image de son pays, ou plutôt de ses pays. Déchirée, forte, fière, un peu triste parfois mais ce n’est que pour mieux faire rayonner les moments de bonheur, d’un naturel ouvert, tournée vers l’autre. Pour la comprendre, je crois qu’il faut remonter plusieurs générations dans le passé. Remonter le cordon rouge de la filiation jusqu’à sa grand-mère. Cette femme à qui l’on a ôté un pays qu’on lui avait à peine offert. Cette femme qui était partie à « la ville », là-bas, dans la vallée, à trois jours de voyage, pour trouver des nouvelles de son père, pour seulement découvrir qu’il était déjà mort et enterré depuis des semaines. De cette ville, elle n’en reviendra jamais. A cette époque, il ne faisait pas bon d’être une jeune fille sans ses parents dans cette région en plein ballotage politique. Elle se retrouvera dans un voyage sans retour vers la Slovaquie. C’est dans ce nouveau pays que Tania naitra. Elle grandira comme sa mère sous les rappels incessants d’une grand-mère que leur pays n’est pas celui-ci et qu’il leur faudra bien un jour « revenir au pays ». C’est ce que fera la mère de Tania en revenant s’installer à Goumenissa quand celle-ci avait 8 ans.

Une nouvelle vie, une nouvelle culture qu’elle ne connait pas mais qui devra être la sienne maintenant. L’école qu’elle a toujours adoré est ici une compétition et là où elle ne s’était jamais demandée pourquoi elle devait apprendre des choses (elle aimait simplement ça), elle commence à redouter les moments de classe.

C’est peut être pour ça que quand elle a dix-huit ans, elle décide de quitter la Grèce pour se chercher une autre vie en Hollande où elle part faire ses études. Cette quête ne s’arrêtera pas là, ses voyages la mèneront à traverser l’Australie et le Népal à vélo, à envisager de faire sa vie en Hollande. Quand un beau jour, en regardant les quelques plantes de son appartement d’Amsterdam, tentant de survivre dans un simulacre de nature, elle ressent quelque chose, un manque, une tension. Cette chose qui nous appelle parfois mais qu’on ignore si souvent. Peut être l’enfant qui était en nous, qui nous tire par la manche, essaie désespérément d’avoir notre attention, pour nous dire qu’il sait lui, qu’il sait ce qu’il nous manque, ce qu’il nous manque pour être heureux, qu’il suffirait qu’on l’écoute, qu’on lui fasse confiance à nouveau, qu’on oublie l’adulte qu’on nous a appris à prétendre être, juste quelques instants, juste le temps de basculer, de faire un pas de côté, d’arrêter la fuite en avant, de stopper la cavalcade pour se remplir de vide, d’écouter grandir une forêt, de regarder pousser un lac, de sentir flotter les nuages… de remettre à demain les choses qui ont du sens et de s’empresser de faire celles qui en sont dénuées.

Tania n’a plus remis à demain. Elle doit revenir en Grèce, tenter de réapprivoiser ce pays qui la effrayée fut un temps. Elle a compris maintenant qu’il peut lui offrir ce qu’elle ne trouvera nul par ailleurs même en tournant le globe à en faire lever les marées. Elle ne sait pas exactement ce qu’elle cherche, mais elle sait, comme on sait quand on est juste, que c’est là qu’elle le trouvera. Un petit bout de terre, un petit bout de nature où vivre simplement, le soleil qui chauffe la terre, les cœurs qui chauffent les âmes.

Un partenaire croisera sa route, il venait lui offrir un ru, ils repartirent ensemble avec deux petites vies en plus serrées dans leurs étreintes.

Et puis, et puis et bien il y a eu la vie. La maison, les projets, les autres, les priorités sont revenues. 20 ans sont passés. La voix est devenue plus dure à entendre mais elle est toujours restée là, en sourdine, le temps qu’il soit à nouveau plus important de regarder vers soi que vers les autres. Disant, prends ton temps, je reste là, sur ce petit bout de terre, le soleil me chauffe, ton soleil me manque mais je sais que tu ne m’as pas oublié, que cette fois ce n’est pas les mauvaises raisons qui te tiennent à l’écart de moi. Je sais que ton foyer abrite tes bien-aimés et que tu sais que je suis là, que je ne le prends pas mal, que je comprends. Que tu viendras quand il sera temps.

Alors, il faudrait vous dire maintenant pourquoi nous vous racontons tout cela. Pendant notre premier échange avec Tania, quand elle nous a expliqué ce que nous allions venir faire, elle a eu une phrase qui nous a marqué : « Je ne sais pas ce que vous allez apprendre en venant chez moi, ou même si je pourrais vous apprendre quelque chose, peut-être que vous apprendrez ce qu’il ne faut pas faire ! ». Finalement j’aime bien cette phrase car elle résume assez bien Tania, le manque de confiance parfois, la pensée pour l’autre tout le temps, avant de penser à elle-même, mais aussi ce jaillissement subit, cette intuition.

Alors oui. On aura appris finalement. On aura appris que la réalité peut se voir dans les dessins bigarrés mais plein de sens d’un conte au marc de café dans lequel des géants faits de montagnes portent sur leurs épaules les fondements du sens de ce chant qu’on entend toujours en sourdine et que parfois un enfant nous rappelle d’écouter.

Alors si jamais vous sentez qu’on vous tire la manche, pensez à Tania, pensez à nous et prenez le temps d’écouter le chant des nuages.