Il fait beau, le soleil est enfin venu sécher les quelques gouttes qui ont timidement détrempé le sol des contreforts des montagnes définissant la frontière nord de la Grèce. Son sourire mange la moitié de son visage où la barbe naissante vient recouvrir son visage. Malgré son bras meurtri par une vie de labeur dans les champs où il a commencé à travailler à 11 ans pour aider sa famille, son accolade me soulève du sol et il me fait tourner comme une mariée le jour de ses noces (j’ai un peu maigri depuis le début de ce voyage, mais tout de même !).

Voilà l’image que je garde d’Antonis. Un homme vrai et honnête qui offre son amour pleinement comme s’il avait compris que c’est ce qui a le plus de valeur (et c’est d’ailleurs très certainement le cas). Pour moi, Antonis représente bien la rencontre que nous avons avec cette région de la Grèce.

Alors, oui, quand on parle de la Grèce notre imaginaire nous emmène immédiatement vers des îles de cartes postales où la majesté du bleu du ciel n’est concurrencée que par la pureté de la blancheur des bâtiments.

Alors, oui, c’est peut-être par pure contradiction que nous avons décidé de nous arrêter dans le nord de la Grèce, dans les montagnes (car oui, en plus des plages de rêve, la Grèce est principalement composée de montagnes). Des montagnes où la culture grecque se mixe, se mélange et devient poreuse avec les influences des Balkans voisins.

Voilà ce qu’Antonis nous a appris avec Tania. Que cette région avait souffert de l’histoire, mais que ses habitants l’aiment toujours.

Comme une parfaite illustration de ce constat, la vie d’Antonis semble plus vraie que nature. Imaginez donc, à 11 ans, il commence à travailler avec ses parents dans l’exploitation familiale, des raisins pour le commerce, quelques olives pour l’huile et les restes pour la vie quotidienne comme le bon sens paysan l’a toujours dicté.

Seulement voilà, le bon sens paysan depuis quelque temps, il n’a plus trop la côte, il n’est pas … rentable. D’ailleurs, il y a quelques années, c’est toute la Grèce qui n’était plus rentable au dire de certains. Au moment de la crise de 2008, alors que l’Europe voulait envoyer un message fort à tous les pays qui auraient envie de dévier de sa ligne de conduite économique. La Grèce sera l’exemple, le mauvais élève que l’on châtie pour que les autres ne bronchent pas quand les coups pleuvront. La grande histoire vous la connaissez, crise économique, pays en faillite, crise politique, tentative de résistance du gouvernement grec, humiliation, austérité, reprise de pouvoir…

Sur ce fond de grande Histoire, revenons à notre petit village dans le nord de la Grèce. Ici aussi, bien sûr la crise se fait ressentir, les emplois disparaissent, les prix chutent, le nombre de suicides augmente. La situation est d’autant plus insoutenable pour Antonis et les viticulteurs de la région, car l’ensemble des ventes de raisin est sous la main mise d’une seule entreprise qui fixe les prix et choisit les quantités à produire, etc. Familier comme situation ? Oui, peut-être. Là où la situation devient encore plus intenable, c’est que ce grand exploitant profite de la crise pour revoir les prix à la baisse (du côté des producteurs seulement bien sûr) et augmenter son profit sur fond de crise.

L’équation est simple, les producteurs n’ont pas d’autre sortie possible qu’un revendeur en situation de monopole, ils sont déjà asphyxiés par la crise et les mesures d’austérité. Ils n’ont pas d’autre solution que de s’aligner sur les prix qui les précarisent encore un peu plus.

Oui, mais voilà, les paysans d’ici ne voient pas les choses de la même manière. Un certain ras-le-bol de la situation va leur permettre de dépasser leurs querelles habituelles (car il y en a toujours) et de se mettre d’accord pour porter l’affaire devant les juges. Un groupe se rassemble donc et part chercher un avocat à Thessalonique qui défendra leur cas.

Le jugement sera en faveur des paysans. L’occasion leur est donnée de se libérer du joug de leur oppresseur économique.

Mais que faire maintenant, repartir chacun de son côté, chercher une multitude de revendeurs, laisser les prix libres, rester à la merci d’un autre gros revendeur pour qu’il remplace l’ancien.

Antonis a une idée depuis un moment et cette victoire est l’occasion de la proposer. Puisque les familles ont déjà réussi à s’entendre pour mettre en commun leurs forces pour faire face à leur ennemi commun, elles pourraient s’appuyer sur cet élan pour continuer à apprendre à travailler ensemble plutôt que dans leur coin. C’est ce qui sera fait avec la création d’une coopérative des viticulteurs de la région. Pendant plus d’une année, une vingtaine de familles de la région se sont retrouvées chaque semaine afin de discuter des modalités d’entente, du fonctionnement de la coopérative, des prix, des communs, pour au final arriver à se mettre d’accord (non sans avoir du se débarrasser de quelques malintentionnés venus noyauter l’organisation pour le compte d’un autre gros revendeur).

Au bout d’un an donc, la coopérative est créée et l’entente est scellée. Et quelle réussite ! Dès la première année, les prix de vente sont doublés. Depuis cette époque, la qualité de la production de la région est reconnue dans tout le pays. Les activités de la coopérative n’impactent d’ailleurs pas que ses membres puisque c’est l’ensemble de la région qui a profité d’une augmentation des prix de vente et donc permis à quasiment une cinquantaine de famille de vivre à nouveau dignement et sans la menace constante d’une chute des prix soumise à l’impératif de rentabilité d’un gros producteur, d’une multinationale ou des marchés.

Alors, oui, notre histoire a un peu dépassé celle stricto sensu d’Antonis. Et soyons clair, Antonis n’est pas un héros qui a à lui tout seul tenu tête à un diabolique capitaliste ne voyant que son profit et étant prêt à écraser n’importe qui ou n’importe quoi sur son passage. Non, Antonis est seulement la personne que nous avons rencontrée là-bas dans les montagnes du nord de la Grèce, où l’histoire a fait de la population une mosaïque de personnes et de culture, où le soleil chauffe les âmes et fait sortir de terre des fruits, des légumes dont les habitants sont fiers et qu’ils sont prêts à défendre. Mais en même temps, il est tellement plus comme chaque personne qui comprend qu’aimer un lieu ce n’est pas haïr tout ce qui n’en vient pas, mais faire découvrir et partager cet amour avec tous et toutes.

Antonis c’est un sourire qui envahit un visage comme une rivière qu’on libère, c’est une poigne forte, mais rassurante, une grosse voix qui fait peur au début, mais qu’on aime quand on sait qu’elle n’est qu’un éclat de rire latent, c’est « tsipouros ! » si ton verre est vide, et c’est tellement de choses que nous ne saurions partager, car elles sont trop précieuses pour cela.

Finalement, ça sera notre Grèce à nous, dans la rencontre et le métissage de nos visions. Finalement, il n’y a pas que la mer en Grèce et c’est tant mieux !